jeudi 27 août 2009

Ben Jelloun:"Le roman me permet d'interroger la complexité du monde".

On ne présente plus Tahar Ben Jelloun. Depuis la publication de « La plus haute des solitudes » en 1975 , il n’a cessé de construire une oeuvre multiforme, récits, essais, poèmes, nouvelles et romans, mais au travers de laquelle il interroge sans cesse le Maroc d’hier et d’aujourd’hui, ses blessures, ses contradictions, ses difficultés, ses espoirs.

Ses premiers textes, des poèmes, il les a écrits dans un camp disciplinaire en 1966. Quelque temps après son arrivée en France, il commence une collaboration avec le journal Le Monde et Pierre Viansson-Ponté y sera tout à la fois son maître, son protecteur et son ami.

« La nuit sacrée », suite de « L’enfant de sable », reçoit le prix Goncourt en 1987. Ces deux romans connaissent un succès planétaire et sont traduits dans 43 langues. En 1998, « Le racisme expliqué à ma fille » suscite un immense écho ; Ben Jelloun sera très sollicité pour des débats et des conférences sur la question du racisme et s’y pliera volontiers. Le livre sera traduit dans 25 langues. Depuis de nombreuses années, Ben Jelloun collabore régulièrement à plusieurs journaux européens.

Son dernier ouvrage vient de paraître chez Gallimard. « Sur ma mère » est tout à la fois la chronique d’une fin de vie, une enquête romanesque sur un personnage somme toute énigmatique et un chant d’amour filial empreint d’une grande émotion. Avec beaucoup de courage, Ben Jelloun y aborde de front la lente déchéance du corps et les douloureuses atteintes à la mémoire. Un livre dont on ne sort pas indemne. Entretien.

Votre livre est évidemment un hommage à la mère et en même temps, il s’agit d’un livre difficile. Difficile parce qu’il s’attaque à la question douloureuse de la maladie et des atteintes physiques et mentales qu’elle occasionne. Pourquoi avez-vous souhaité écrire là-dessus ? Ce texte a t-il été difficile à écrire ?

Je n’avais pas, au tout début, de projet d’écriture sur cette question. J’ai passé beaucoup de temps avec ma mère pendant les derniers mois de sa vie. Je lui parlais, je lui tenais la main, je lisais, je l’écoutais et je prenais parfois des notes. Ce qu’elle disait m’impressionnait fortement, parce qu’elle s‘est mise à me parler de choses qu’elle n’avait jamais dites auparavant. La maladie fonctionnait comme le révélateur d’un vécu enfoui profondément.

Et je prenais conscience que cette mère respectée, cette femme élégante et discrète qui parlait peu, avait vécu des choses difficiles sur lesquelles, par pudeur, elle avait gardé le silence.

J’ai donc interrogé ma soeur, ma tante, pour découvrir qu’elles non plus ne savaient pas tout. Il me fallait donc faire une enquête pour aller à la recherche de ma mère, et à partir de là, il ne pouvait plus s’agir que d’un roman, puisque cette femme-là m’était étrangère.

Il y a donc dans mon texte une part « romanesque », celle qui concerne sa vie dans le Fès des années 30 qu’il m’a fallu imaginer, et une part « documentaire », celle qui concerne les moments de sénilité et les atteintes de la maladie.

Mais dans les deux cas, il y a eu un vrai travail d’écriture, de composition. Et c’est ce travail qui m’a permis de dire des choses qui sont habituellement tues. Si l’on pense aux livres consacrés aux mères, on observe qu’ils adoptent le plus souvent le point de vue de la vénération. Mais moi, ce qui m’intéresse c’est ce qui fait mal, c’est d’être au plus près de la vérité, y compris lorsque la vérité est violente ou difficile.

Vous aviez déjà écrit sur un thème proche. Dans « Jours de silence à Tanger », il y a cette figure du vieil homme malade, dans sa chambre, en proie à sa mémoire qui flanche et à ses souvenirs. Peut-on parler d’un diptyque ?

Peut-être, mais il n’y a là rien de prémédité. Il y a néanmoins entre les deux textes des différences fortes, ne serait-ce que parce que, si l’on retrouve dans le premier la figure de mon père, j’y brosse le portrait très particulier d’un homme confronté à la solitude. La mort de mon père, postérieure à la parution du livre, a été très brutale, un accident et une disparition quelques jours plus tard. Rien de tel avec ma mère qui a été confrontée à l’expérience de la déchéance. Et il m’importe ici d’ en avoir atteint, au travers de ce livre, la dimension universelle.

Mon livre est déjà paru en Allemagne et me sont parvenus des témoignages très touchants de lecteurs qui me disaient se retrouver complètement dans ce que je décris. Leurs réactions m’ont rassuré : mon livre n’est donc pas cantonné à un espace culturel unique, et il est, plus qu’un témoignage singulier, un roman.

Dans ce livre, comme souvent dans vos autres textes, vous avez recours au monologue intérieur. Monologue de la mère auquel se mêle par moments le monologue du fils. Vous affectionnez particulièrement cette forme d’écriture... Peut-on dire qu’elle a à voir avec la littérature orale ?

J’aime entendre des voix dans mes textes. Et il me paraît important de pouvoir entrer dans l’intériorité de mes personnages. Je pense par exemple à Thomas Bernhard. Ses ouvrages sont empreints d’une grande violence, mais elle est acceptée par le lecteur parce qu’elle transite par le monologue intérieur du personnage ; et le lecteur devient le complice du personnage. J’aime entraîner mon lecteur dans cette complicité.

Quant au lien avec la littérature orale, il existe bien sûr, mais pas de façon naïve, immédiate. La littérature orale n’est pas l’oralité. Les 1001 Nuits par exemple sont très écrites, très composées, et l’oralité du conteur y est très travaillée.

Et si ce monument littéraire arabe compte, bien sûr, parmi les influences dont je me réclame, mon style est tout autant influencé par certains textes majeurs de la littérature occidentale. Je citerai Joyce et le rôle déclencheur d’ « Ulysse » dans mon désir d’écrire : ce texte proprement labyrinthique, je ne sais pas si je l’ai compris, mais il m’a impressionné par sa façon extraordinaire de raconter une histoire somme toute très mince. Et l’on y trouve l’impressionnant monologue intérieur de Molly Bloom. Je citerai aussi le Faulkner de « Tandis que j’agonise » ou « Le bruit et la fureur ». Là encore, recours au monologue intérieur et magistral travail des points de vue. L’histoire est racontée via des points de vue singuliers, multiples, et parfois négligeables, comme lorsque Faulkner donne la parole à un idiot. Et cette multiplicité des points de vue construit une passionnante complexité.

Votre livre a pour sujet la mère, mais de façon souterraine, il a également pour sujet la ville, ou plutôt les deux villes qui bordent souvent l’univers de vos livres : Fès qui représente la tradition et Tanger qui symbolise la trahison.

Oui en effet, ces deux villes sont à nouveau très présentes. Et il s’agit de villes très opposées. Fès est la plus vieille ville du Maroc, on célèbre son 1200e anniversaire. Tanger est une ville frontière, un port ouvert sur l’Europe, une ville pas très « nette ». Et si pour nous, les enfants, aller à Tanger était une salutaire sortie du labyrinthe étouffant de Fès, pour mes parents, quitter l’une pour l’autre a représenté un moment décisif qui les a fait basculer d’une époque à une autre, d’un monde à l’autre. Ce changement les a violentés. Il s’est apparenté à un exil et a entraîné une perte des repères. Dans mon livre, la mère est dans une confusion entre les deux villes qui traduit son désarroi. Il y a chez elle une négation de Tanger et un retour au Fès de son enfance. Et ce Fès entretient un lien très fort à la pratique religieuse et au culte du saint patron. La religion est très présente dans notre tradition familiale, mais c’est une religion empreinte de spiritualité et très éloignée de tous les fanatismes qu’on rencontre tant aujourd’hui.

Il y a une question qui me paraît centrale dans votre oeuvre, c’est la question du corps. On pense à la douleur du corps impuissant dans « La plus haute des solitudes », à la tragédie du corps masqué dans « L’enfant de sable », au corps violemment sexué de « Harrouda » et ici, au corps déchu.

C’est exact. Le corps est le lieu de toutes les expressions, des plus violentes aux plus douces.

En cela, mon oeuvre est fidèle à la société marocaine dans laquelle le corps est très présent, et qui a développé toute une tradition, toute une culture extrêmement raffinée de la sensualité. Chez nous, le corps est sollicité dès l’enfance, avec toutes les pratiques liées au hammam par exemple. Mais aujourd’hui, cette culture est masquée, censurée, et il arrive que mes textes choquent les marocains.

L’autre thème majeur du livre, c’est évidemment la mémoire. Mais il s’agit cette fois d’une mémoire trouée, vacillante, impuissante. Faut-il y voir une métaphore ?

La mémoire est la source vive de tous mes livres. La mémoire du Maroc est encore inconnue et je ne fais que ça, essayer de fouiller cette mémoire. L’accès y est encore difficile. Nous vivons dans une société du silence et de l’oubli. Les grands leaders politiques, les grands témoins de l’histoire du pays sont morts sans laisser de mémoires, sans avoir écrit de livres. Nous n’avons pas, comme en Occident, cette tradition des traces écrites. J’ai donc le souci de travailler là-dessus, de restituer dans mon travail des pans du passé, des aspects peu connus de certains grands événements.

On a le sentiment que votre livre est une forme d’hommage à la culture marocaine traditionnelle, et au sein de cette culture, au respect quasi religieux des parents. Vous dites bien d’ailleurs que si votre mère est illettrée, elle n’est pas inculte : elle a sa culture, ses convictions religieuses, ses valeurs. Par contraste, vous brossez le portrait surprenant de la mère de votre ami Rolland, sorte de contrepoint à la figure de votre mère : une femme libre, cultivée, riche, mais qui meurt de façon terriblement solitaire.

Une des valeurs morales humanistes qui reste intacte dans la société marocaine, et sans doute dans toutes les sociétés arabes d’aujourd’hui, c’est le respect naturel des personnes âgées. Ceci nous distingue totalement de l’occident. Et rien, fort heureusement, ne menace encore cette valeur qui me parait essentielle.

Dans mon livre, je fais le portrait de Zilli. C’est une femme qui a voyagé, qui a eu des amants, qui joue au piano, lit beaucoup, va à l’opéra. Sa vie a été pleine et riche, mais cette richesse s’est accompagnée d’une grande sécheresse des liens. Comme si la solitude était le prix à payer pour cette vie libre. L’émergence de l’individu en occident se paie du sacrifice de certaines valeurs fondamentales telles que l’amour filial, le respect absolu des parents, le devoir d’assistance aux plus âgés. Zilli meurt seule, comme des millions de personnes en Europe, et on l’a encore vu au moment de la grosse canicule de l’été 2003. En occident, on meurt de solitude. Au Maroc et dans le monde arabe, nous sommes sauvés par l’Islam, qui préconise l’amour et le respect des parents.

Faut-il parler d’Islam ? Ce respect des anciens, des liens familiaux, on le rencontre également et avec la même intensité chez les chrétiens ou les juifs du monde arabe.

Disons qu’il s’agit d’une valeur essentielle de la société arabe. En tous cas au Maroc, on se réfère explicitement aux versets du Coran qui parlent du nécessaire respect dû aux parents. Et il est vrai que j’ai voulu rendre une sorte d’hommage à cette culture-là. Je l’ai dit dans mon texte, on n’est rien sans la bénédiction de ses parents. La bénédiction, cela n’a rien à voir avec la religion. C’est une passion, un fil de soie tendu entre deux êtres, c’est un amour gratuit, simple et évident.

Mais le Maroc bouge et parfois trop vite. Chemin faisant, on sacrifie peut-être ces valeurs fondamentales. Lorsqu’on observe également le comportement des jeunes issus de l’immigration, on a quelques raisons de craindre pour l’avenir. Ces jeunes vivent comme des Français tout en essayant de préserver ce lien privilégié avec leurs parents, mais ils ont du mal. Ils sont forcément confrontés à la perte des repères et des valeurs.

Finalement, le Maroc est au coeur de tous vos livres. Vous avez construit une oeuvre abondante, mais jamais vous ne vous êtes aventuré à l’extérieur de votre pays. Pourquoi ? Ne vous arrive t-il pas d’avoir envie d’écrire sur autre chose, de prêter votre plume à des personnages non marocains, français par exemple ?

Cette idée ne me traverse jamais et je crois que je n’y arriverais pas. La société française est décrite par des milliers de romanciers. Modiano, Pennac, D’Ormesson, le Clézio et d’autres accomplissent ce travail de témoins de leur temps. Mon travail à moi consiste à fouiller la société marocaine, à témoigner des choses difficiles que vivent les gens, et ce par le biais de la forme romanesque. Le roman est donc pour moi comme l’outil qui me permet d’interroger la complexité des relations entre les individus et le réel. C’est là mon engagement et le sens de mon oeuvre, et je ne la conçois qu’ancrée dans la société marocaine, ses problèmes, ses violences.

Un jour peut-être, j’arriverai à quelque chose qui ressemblerait au bonheur. Je cesserai alors d’écrire, parce que le bonheur n’est pas littéraire.


Publié dans l'Orient Littéraire de Février 2008.

mercredi 26 août 2009

Leïla Sebbar : « Je ne parle pas la langue de mon père ».

Leïla Sebbar est née en Algérie pendant la colonisation, de père algérien et de mère française, et tous deux instituteurs. Elle a publié un grand nombre de romans, nouvelles, essais, récits, carnets de voyage et albums photographiques tous en français. Au sein de cette oeuvre abondante, on citera la trilogie romanesque de Shérazade (Stock), « Je ne parle pas la langue de mon père » (Julliard), « Mes Algéries en France » (Bleu autour) et « Le peintre et son modèle » (Al Manar-Alain Gorius).
Son dernier livre « L’arabe comme un chant secret » vient de paraître aux éditions Bleu autour. Il rassemble six textes brefs et superbement écrits qui questionnent tous son rapport à la langue : l’arabe qu’elle ne parle pas et qui est pourtant la langue de son père, la langue qui a bercé son enfance, et le français, langue de sa mère, langue des apprentissages et langue de la colonisation. Dans un style ciselé et une écriture musicale qui séduit par son rythme et ses modulations, elle creuse avec rigueur le sillon de ces interrogations qui la hantent, et leur apporte des réponses subtiles et néanmoins lumineuses.


Vos textes interrogent sans cesse, et de différentes manières, les liens entre l’Algérie et la France et les relations passionnantes et difficiles entre ces deux cultures. Ces relations sont évidemment au coeur des rapports complexes entre vos parents. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le cheminement de votre oeuvre au regard de cette question ?

Dans mon écriture comme dans ma vie, je me sens une femme libre. Et en même temps, j’ai l’impression de ne pas l’être tout à fait puisque je suis conditionnée par ma propre histoire, par ma propre naissance, par mes parents. Mon père est donc algérien, musulman et instituteur en langue française dans une école française en Algérie ; ma mère est française, chrétienne, et institutrice en Algérie dans sa propre langue. J’ai l’impression que jusqu’à ce que je n’écrive plus, jusqu’à la vieillesse et la perte de mémoire, je suis pour toujours conditionnée par cette histoire familiale, cette histoire coloniale et post-coloniale.

Le paradoxe est que cette histoire est extrêmement présente et que vous n’y avez néanmoins accès que de façon parcellaire puisque vous ne parlez pas l’arabe.
En effet, je n’y ai accès que de façon biaisée, par des détours, et même les détours ne m’en donnent qu’un accès partiel. En même temps, je sais à présent de façon évidente que si j’avais parlé arabe, je ne serais pas devenue écrivain. J’ai mis longtemps à arriver à cette affirmation simple, mais depuis que je le sais, je ne peux mettre autre chose à la place.


La langue arabe est donc tout à la fois votre manque et le moteur de votre écriture. Vous n’avez jamais été tentée d’apprendre cette langue ?

Non. J’étais inscrite en cours d’arabe au collège à Tlemcen et j’ai suivi une scolarité en arabe classique jusqu’au bac. Mais j’étais la seule dans ma classe dont la langue maternelle n’était pas l’arabe. Les autres filles maîtrisaient l’arabe algérien, et n’étaient pas désorientées. Moi, si. J’étais donc à l’écart, exclue par ces filles peu généreuses, surtout pendant les années de la guerre d’Algérie. Je n’ai rien appris. Aujourd’hui, je peux lire un texte voyellé, mais je n’ai pas accès au sens. Le fait d’avoir eu ce sentiment très fort d’être déplacée, ma relation très problématique avec mes condisciples qui me traitaient comme une ennemie, ont empêché que cet apprentissage se fasse. Je m’en suis sortie par une tricherie, et j’ai copié sur une voisine pendant toute ma scolarité. Mes propres parents ont été trompés par mes bulletins corrects. Mon père n’a jamais pris en charge cet enseignement et n’a donc pas été confronté à cet affront : sa fille en incapacité d’apprendre sa langue. Je n’en ai jamais parlé avec mon père et c’est ce qui me permet d’écrire.

Peut-on dire que votre père vous a protégée en gardant le silence ?
Comme nous n’en avons jamais parlé, je ne formule ici qu’une hypothèse. Et mon hypothèse est qu’en gardant le silence, mon père m’a protégée d’une division plus grande. Dans l’Algérie coloniale, très divisée et baignée de haines implicites, n’être ni d’un bord ni de l’autre aurait été encore plus difficile à vivre. Son silence m’a placée dans un camp, le camp dominant, celui qui allait me donner les moyens de me construire. Bien évidemment, je ne me suis pas trouvée dans le camp de l’Algérie française. Politiquement parlant, mes parents étaient dans le camp de l’indépendance, mais culturellement, mon père m’a placée du côté de la France.

Et aujourd’hui, sur le plan de votre identité personnelle, pouvez-vous échapper au ni-ni ?
Je suis française. Tous les Algériens nés dans l’Algérie coloniale d’un parent français étaient Français. Donc, sur le plan de l’état civil, c’est clair. Du point de vue de l’identité, ce n’est pas si clair. Je vis en France qui est le pays de mes amours, de mes enfants, je m’y conduis en citoyenne française, mais c’est ma part arabe, musulmane, algérienne qui me fait écrire. Cette part est vivante en moi, elle se situe du côté de l’émotion incontrôlée.

Et pourtant vous n’êtes pas, dites-vous, musulmane ?
Mon père est un instituteur laïc et ma mère aussi. Ils ont eu la sagesse de ne pas imposer de religion chez nous. Il n’y avait à la maison aucune parole sur Dieu, ni sur la religion. Il n’y avait ni Bible ni Coran.
Heureusement, les livres existent, et il a fallu que je lise beaucoup pour comprendre les religions musulmane, chrétienne ou juive. Cela m’apparaissait indispensable.

J’ai relevé dans une de vos interventions une phrase qui m’a beaucoup intéressée : « Je construis ma propre mémoire à travers les personnages que je mets en scène, et la fiction m’aide à retrouver l’Algérie parce que je sais que dans la réalité, je ne la retrouverai pas complètement ». Pouvez-vous revenir là-dessus, et sur les différences que vous semblez établir par ailleurs entre roman, récit et nouvelle ?
L’Algérie est pour moi emblématique de l’orient. C’est, en Algérie, ce qui est en lien avec l’orient qui m’intéresse et non pas l’Algérie algérienne. C’est cet ailleurs oriental que je connais mal qui me fascine. Quand je mets en scène Schéhérazade dans ma trilogie romanesque, je la fais partir dans un orient où je ne suis pas allée, un orient musulman, et qui correspond à la rive sud de la Méditerranée. La fiction me redonne la liberté que je n’ai pas, y compris celle de me confronter avec l’éducation religieuse musulmane que je n’ai moi-même jamais reçue.
Le récit, par contre, se situe du côté de l’autobiographie. Je me mets en scène avec le sentiment que je parle de moi sans parler de moi. C’est cela qui est intéressant dans le geste autobiographique, c’est qu’il emprunte aussi à la fiction.
Quant à la distinction roman/nouvelle, elle est liée à une situation d’exil. J’ai le sentiment que je ne peux pas écrire de roman linéaire, de roman psychologique, de roman académique. À l’intérieur du roman, j’écris plutôt du fragment, des sortes de nouvelles, des détours là encore, plutôt qu’un roman selon les canons romanesques.

Parlant de votre rapport aux langues, vous avez dit : « La musique de la langue m’intéresse plus que le sens ». Cette phrase fait évidemment écho au titre de votre livre : « L’arabe comme un chant secret ».
Quand je dis que le sens ne m’intéresse pas et que je recherche la mélodie, la voix, cela signifie que je recherche l’arabe entendu durant ma petite enfance sans chercher à le comprendre. C’est très semblable aux enfants qui récitent le Coran dans les écoles coraniques. Ils ont une espèce de bonheur à entendre une langue qu’ils ne comprennent pas. J’aime aussi mettre la radio arabe au moment du ramadan pour entendre les récitations du Coran. Je me sens ainsi dans la position de l’enfant : on lui dit que c’est grand et beau et il le croit.
Quand je dis que je ne veux pas apprendre l’arabe, ça choque beaucoup en Algérie, en Tunisie, au Maroc. Donc je n’en parle plus. Pourtant c’est cette ignorance qui me permet de rester en lien avec le regard de l’enfant, de garder cette posture particulière qui appartient à l’état d’enfance, quand l’enfant entend parler une langue et qu’elle va lui venir. Quand j’écoute de la musique, l’arabe me vient et cela même si je ne le comprends pas.

Vous avez donc un lien très fort à la musique de la langue. Mais qu’en est-il du lien à la culture arabe ?
Mon lien à cette culture se fait par le biais des traductions. J’ai lu plus de littérature arabe traduite que beaucoup d’arabes qui connaissent très mal leur littérature. Donc mon lien avec l’arabe en tant que culture transite par le français, et mon lien à l’arabe fondamental se fait de façon directe et très émotionnelle.

Dans un très beau passage de votre livre, vous dites : « Combien de vies, de livres, de mots pour croire qu’ils sont mes ancêtres ? Il a fallu la guerre, la guerre d’Algérie, pour avoir la certitude foudroyante que je suis la fille d’un Arabe et d’une Française, que la France a colonisé l’Algérie, que mon père est colonisé et ma mère colonisatrice, que je suis divisée malgré le discours qui rassure ». Pouvez-vous revenir là-dessus ?
Quand dans une famille, il n’y a pas de discours sur le roman familial, il n’y a pas d’ancêtres. Si je parle d’exil, je parle de ruptures généalogiques irrémédiables, surtout du côté du père. De la même façon, s’il n’y a pas de roman sur Dieu et les croyances, là aussi, quelque chose est perdu. Il devient impossible d’y accéder dans l’ordre du savoir. C’est pourquoi la fiction apparaît comme un secours et un recours.
Ce que je sais dans l’ordre du savoir, je le sais dans la langue de ma mère. Ça m’est donné et je n’ai pas besoin de l’interroger dans mon travail d’écrivain.
Mes écrits sont une sorte de littérature étrangère dans l’espace de la cité des lettres françaises.
J’écris dans la langue de ma mère pour accéder au père, au silence de sa langue, l’arabe. C’est ainsi que je peux vivre, dans la fiction, fille de mon père et de ma mère. C’est ainsi que je peux, par la fiction, restaurer cette double filiation.

J’ai relevé ailleurs dans votre livre les paroles suivantes : « Dire « je », l’écrire, ça s’apprend. Et si personne n’a été là pour qu’il prenne vie, pour qu’il vive et prospère, ce « je » inconnu, né de père et de mère inconnus ? Orpheline du « je » maternel et du « je »paternel ». Il me semble pourtant que votre « je » est présent dans le récit et l’autobiographie. Pourquoi donc parler d’absence du « je » ?
Cette question rejoint la question du roman familial. Dans le roman familial, il y a du « nous », donc du « je », il y a du pluriel et du singulier.
Les valeurs dans lesquelles j’ai baigné sont tout à la fois des valeurs laïques, des valeurs musulmanes et les valeurs du christianisme rigoriste. J’ai donc été élevée dans la conjugaison de trois systèmes différents au sein desquels la pudeur, la réserve, la modestie sont les valeurs imposées aux femmes. Tout « je »m’apparaissait comme une exhibition.
Aujourd’hui encore, si je dis « je », je n’ai pas le sentiment de donner du privé dans le public, je n’ai pas le sentiment de parler de moi. Et pourtant, je pense que dans mon dernier livre par exemple, je suis allée très profond, et je ne suis pas sûre de pouvoir aller plus loin dans la mémoire. Je ne dis rien de moi dans ce qu’on en attend, dans l’exhibition de la vie privée dont on est littéralement abreuvé, assommé en ce moment, mais je livre néanmoins des choses tout à fait essentielles de moi.

Vous le dites en effet dans votre livre et je ne résiste pas au plaisir de vous citer : « Alors je ne me dérobe plus,(...) je sais que je peux enfin dire « je » sans exhibition ni obscénité, sans blesser ma mère ni trahir mon père. Pas de mise en spectacle mercenaire et prostituée. Je reviens à mon enfance dans la colonie, à ma famille, père et mère, frère et soeurs, au village et au pays fondateurs, aux miens, à moi, la distance dans le temps et l’espace abolie. Je suis partie de loin, et je reviens ».

Publié dans l'Orient Littéraire de Mars 2008.

Un entretien avec Dominique Eddé autour de son dernier livre : « Le crime de Jean Genet » (Seuil).

Interrompant provisoirement l’écriture d’un roman, Dominique Eddé s’engage dans son dernier livre dans une relecture exigeante de l’oeuvre de Jean Genet, qu’elle éclaire d’un jour nouveau , notamment à partir de la découverte de l’absence de père et de la multiplicité des formes du parricide dans ses écrits.Elle s’appuie également sur d’admirables textes de Genet portant sur Dostoïevski, Giacometti et Rembrandt pour analyser la question du crime dans l’oeuvre et celle des rapports complexes de l’artiste au monde des hommes. Dans une langue exigeante de précision et de finesse, toujours juste dans ses nuances et ses modulations, elle se tient au plus près d’une oeuvre complexe et souvent d’une stupéfiante beauté.

Dominique Eddé, j’ai envie de commencer cet entretien par la fin, c’est-à-dire par les mots qui clôturent votre livre : « Je sais mieux désormais pourquoi j’ai écrit ce livre. Tenter de comprendre Genet m’a conduite à adopter sur ses traces la plus salutaire des postures: se trouver au beau milieu de tous les contraires, en cet endroit où la réalité, fragilisée à l’extrême, nous oblige à garder le vertige pour garder l’équilibre ». Pourquoi ce livre, et pourquoi ce livre aujourd’hui ?

J’ai été amenée à me replonger dans l’œuvre de Genet à l’occasion d’un débat qui lui était consacré. C’est ainsi que j’ai découvert un certain nombre de pistes inédites qui m’ont décidée à en faire un livre. Très vite, mon analyse s’est trouvée en contradiction avec les thèses d’un certain nombre d’intellectuels français attachés à confondre - à tort - le caractère subversif et provocateur de Genet avec de l’antisémitisme. En s’attaquant à Genet par ce biais là, ils ont aussi et surtout cherché à écorner la cause palestinienne dont il fut un défenseur indéfectible. Outre le fait que leur procédé est absurde - une cause est juste ou injuste en soi, quelles que soient les motivations de ceux qui la soutiennent – je montre en quoi Genet échappe au simplisme de leurs conclusions, en quoi il échappe au principe de la « conclusion » tout court. Il est un écrivain qui ne cesse de miner le terrain, de dynamiter les frontières. C’est cela que j’ai eu envie de penser, abstraction faite du jugement moral. J’ai donc tenté d’écrire un texte qui soit libre de tout parti pris : ni simplificateur au sens que je viens de décrire, ni hagiographique, travers plutôt fréquent de notre culture arabe qui sacrifie assez volontiers une part de la vérité au mythe.

Vous parliez de « découvertes inédites »…

Oui, je dirais que la première découverte fut le constat de l’absence de figure paternelle dans toute l’oeuvre de Genet. Cette absence s’explique certes par l’histoire personnelle de cet écrivain, né de père inconnu et abandonné par sa mère à l’âge de sept mois. Mais encore fallait-il comprendre comment il avait négocié psychiquement cette suppression du père, autrement dit : où, dans quel espace avait-il opéré le transfert? À relire son oeuvre à partir de cette question, il m’est apparu, que Genet avait placé le père dehors : à l’endroit du monde, à l’endroit de la loi. Son « parricide » s’est en quelque sorte traduit en un combat acharné, implacable, formidablement mis en scène, contre toutes les figures de l’autorité et de la domination : la police, les colons, le monde des blancs, la France, l’occident, Israël, l’Amérique…

Cette mise à mort symbolique du père, Genet l’accomplit dans le fond et dans la forme. Car, en choisissant d’écrire dans une langue très classique, celle des grands écrivains romantiques du XIXème tels que Chateaubriand, Nerval ou Victor Hugo, il a choisi ce qu’il appelle lui-même « la langue de ses ennemis ». Au résultat : une langue somptueuse, investie par une homosexualité très crue et chargée d’un contenu dévastateur. Une « charge » d’autant plus offensante - pour certains insupportable - qu’elle est poétiquement irrésistible. En somme, Genet a retourné la langue française contre ceux qui en étaient les dépositaires. Contre ses pères et pairs ennemis.

Vous avez donc souhaité mettre cette découverte à l’épreuve de l’oeuvre, et vous vous êtes longuement arrêtée sur un texte de Jean Genet traitant de Dostoïevski et en particulier des frères Karamazov. De quelle façon ce texte éclaire t-il l’oeuvre de Genet et son approche de la question du crime, si présente dans ses écrits ?

Les deux conceptions du crime, celle de Dostoïevski et celle de Genet sont passionnantes à confronter. Chez le premier l’assassin est, certes, la face noire de l’humanité, mais il a aussi un rôle « rédempteur ». Il endosse la faute qui, sinon, aurait dû être supportée par d’autres; chez le second, l’assassin est auréolé. C’est la figure de l’homme seul par excellence. Muni du passeport de la beauté, la beauté de l’écriture, Genet se paye la plus grande, la plus insensée des provocations : il fait l’éloge de l’assassin. C’est sa manière d’attenter à la pudeur du monde, de s’en exiler, de s’en couper à jamais. Comme un grand coup de théâtre. D’ailleurs, toute l’œuvre de Genet est théâtrale. Si bien que, sous sa plume, la victime du crime n’a presque pas de réalité en tant que telle. Elle est indissociable de celui qui la tue. On peut même dire qu’à eux deux, le tueur et le tué ne font qu’un. Ils sont en un sens, les figures alternées de Genet lui-même. Au plan du fantasme bien sûr.

La question du crime pose toute la question du bien et du mal : valeurs indissociables pour l’un -Dostoïevski- séparées et inversées, pour l’autre - Genet. Il va de soi que je suis infiniment plus proche de Dostoïevski que de Genet sur ce sujet. Toute vision séparée, clivée, du bien et du mal, est à mes yeux un fourvoiement. Au plan politique, un désastre.

À vrai dire, penser Genet c’est déjouer en permanence ses pièges d’un côté et ceux de la bonne conscience de l’autre, c’est penser l’ambivalence et la complexité à leur comble.

Je dirais que Genet est un grand pervers dans la peau d’un grand poète dans la peau d’un grand farceur. Il est indéniablement immoral, et pourtant… il demeure une dimension éthique chez lui, car dans le rapport de force, il est toujours du côté des perdants.

Genet est toujours du côté des perdants et pourtant il fait l’éloge de l’assassin, n’est-ce pas paradoxal ?

Oui, et c’est pourquoi il est très compliqué de le penser en tenant tous les bouts. Sartre lui a consacré un livre qui ne fait pas moins de 700 pages. Genet se sait doté d’une grande capacité de subversion qu’il doit à son génie poétique et cette capacité, il veut la prêter à ceux qui ne l’ont pas. C’est ce qu’on pourrait appeler sa « morale » d’homme seul aux côtés de l’homme seul. Mais dans le même temps, rien, absolument rien ne l’arrête ni ne l’intimide. Pour lui, tous les coups sont permis. Il est avec ceux qui sont rejetés par l’ordre public, y compris – s’il est beau, s’il est seul, s’il anime son désir - avec celui qui s’arroge le pouvoir de donner la mort. Tenez, cette phrase de lui résume son culot : « Si mon chant était beau, s’il vous a troublé, oserez-vous dire que celui qui l’inspira était vil ? ».

On en vient à la question si troublante de l’antisémitisme supposé de Genet à laquelle vous vous êtes forcément confrontée. Qu’en est-il ?

Question difficile. Disons que l’antisémitisme qui consiste à détester un juif parce qu’il est juif, ne correspond pas au cas de Genet. J’ai eu plus d’une fois l’occasion de parler de la question juive avec lui. Je ne l’ai jamais entendu tenir de propos insultants à l’endroit des juifs. Il était hostile aux religions en général, aux trois monothéismes en particulier, et plus précisément à la notion de l’élection dans le judaïsme.

Alors, Genet a-t-il eu des « pulsions » antisémites ? Oui, sans aucun doute. Si je tiens à ces nuances dans le choix des mots c’est qu’elles sont, à mes yeux, essentielles pour qui veut faire avancer la pensée. On est de plus en plus limité, coincé – en occident comme en orient – par la pauvreté du vocabulaire qui sert à catégoriser les idées et les choses. Nous avons tous, ne serait-ce que par moments, et à des degrés divers, des pulsions racistes. Le reconnaître me paraît être le meilleur des points de départ pour les combattre. Mais revenons à Genet. Il se trouve - au-delà de la question de l’antisémitisme - des passages tout simplement odieux dans son œuvre. Ainsi dans « Pompes Funèbres », une phrase sur le massacre d’Oradour – barbarie nazie à l’état pur - qui est une provocation irrecevable, quelle que soit la manière dont on cherche à la replacer dans le contexte. Dans ce livre, Genet a poussé la provocation jusqu’à la bêtise.

Vous dites dans votre livre que finalement, penser Genet se confond avec la seule entreprise de penser. Y a t-il un lien à faire entre ceci et ce que vous venez de souligner concernant cette tendance généralisée à la simplification ?

C’est vrai que penser Genet aide à cultiver une méfiance de tous les instants contre la simplification. Il est à peu près aussi difficile de le penser que de penser, par exemple, la question libanaise. J’ai même envie de dire que, toutes proportions gardées, Genet est à la littérature ce que le Liban est à la géopolitique. C’est-à-dire un cas explosif, un terrain miné. Une sorte de caricature fondée sur son contraire. Autrement dit : une somme de données multiples et contradictoires qui exigent du raisonnement la prise en compte simultanée de l’extrême outrance et de l’extrême nuance. Une question de méthode affreusement compliquée. Pour Genet, comme pour le Liban, il s’agit de ne pas se laisser avoir par la commodité, par la tentation de réduire pour « en finir ».

Votre livre est en effet formidablement réussi parce que vous parvenez tout à fait bien à restituer toutes les facettes de ce personnage, car il s’agit bien d’un personnage, avec ce sens si aigu de la mise en scène. Mais, à vous qui l’avez connu, j’ai envie de demander si l’homme était attachant, s’il était, ne serait-ce que par moments, simplement humain, bon ?

Sa capacité d’humanité et de bonté était réelle. Mais il ne la manifestait que dans des conditions précises. Ceux dont il est resté proche jusqu’à la fin de sa vie en témoignent très bien. Il n’en demeure pas moins qu’il avait fait de « la trahison » un mode d’existence, une sorte d’infidélité nécessaire à la protection de ses choix. Il ne faut pas oublier de dire qu’outre sa redoutable intelligence, Genet avait un humour inouï.

Il était un funambule qui, pour tenir le monde à distance, exerçait sur lui-même une surveillance de tous les instants. La prison, durant sa jeunesse, le protégeait de cette menace. C’est la raison pour laquelle il a écrit la majeure partie de son oeuvre derrière les barreaux. D’où sa fameuse formule : « Une fois libre, j’étais perdu ». C’est que l’air libre était corrosif pour son entreprise poétique : il lui faisait perdre son « ennemi » de vue, il le diluait. Son chant avait besoin, pour se déployer, d’une solitude maximale, d’un espace physique et psychique étanches. Tout réveil brusque mettait son lyrisme en péril. Pour lui, les choses se passent un peu comme pour un rêveur qui recueille le souvenir de son rêve tout en rêvant encore.

Peut-on dire qu’il a sacrifié sa vie à son oeuvre ?

Sa vie était peut-être secondaire par rapport à l’événement qu’il souhaitait en tirer. Il voulait avant tout attenter à ce qui fait la vie organisée des hommes, saboter l’ordre établi de la réalité, et même la réalité tout court. . « Je voudrais que le monde ne change pas pour me permettre d’être contre le monde », disait-il. Cette phrase, on pourrait la paraphraser en ajoutant qu’il avait un besoin vital de la mort, besoin que la mort reste la mort pour rester lui-même en vie . La mort est omniprésente dans son oeuvre, elle est son personnage principal. L’ombre constante de chaque chose, de chaque pensée. C’est elle qui donne du relief à la vie. Pour Genet, la vie sans la mort est une morte.

Vous avez amplement parlé de l’absence de père et des multiples formes du parricide dans l’oeuvre de Genet. Mais il a également, manqué de mère. Et peut-être a t-il trouvé auprès des palestiniens dont il partagera la fraternité dans les camps, un peu de cette chaleur maternelle qui lui aura manqué.

Oui, c’est vrai. Mais l’image de la mère est quand même présente chez Genet. Il en a manqué, certes, mais pas de façon aussi radicale que de père. Sa mère l’a gardé pendant les premiers mois. Puis il a bénéficié jusqu’à l’âge de onze ans de la présence d’une mère adoptive , Eugénie Régnier, qui meurt en 1922.

C’est seulement à la fin de sa vie, dans « Un captif amoureux » que Genet va à la recherche de la mère perdue. Il croit la trouver, sous les traits de la mère d’un jeune combattant palestinien : Hamza. Mais là encore, l’illusion mise à l’épreuve de la réalité finit par s’effondrer.

Quelle que soit la part subjective de sa présence parmi les palestiniens, elle n’en a pas moins été politiquement exemplaire. Sans compter qu’il nous aura légué, parmi d’autres, un texte d’une valeur inestimable sur les massacres de Sabra et Chatila. Combien d’autres grands écrivains français ont-ils eu le courage de soutenir – contre le pouvoir israélien - ce peuple abandonné de tous ?



On avance dans votre livre comme dans une enquête policière, et à la page 86, vous évoquez la découverte que vous faites sur le nom du père de Genet : les archives de l’assistance publique ont révélé il y a peu qu’il s’appelait Blanc. Ce qui vous donne l’occasion d’écrire de très belles pages sur ce rapport souterrain et néanmoins si présent dans l’oeuvre de Genet avec « le blanc ».

Oui en effet. Genet était le nom de sa mère. Du père, on ne savait rien, jusque très récemment. Et j’ai été à proprement parler sidérée par la découverte que vous signalez. Je l’ai faite, en cours de rédaction de mon livre.

Et vous soulignez dans votre livre que le blanc est la couleur de peau à laquelle Genet fit la guerre sa vie durant. Et c’est encore du blanc que naît la première page du « Captif amoureux » : « La page qui fut d’abord blanche est maintenant parcourue du haut en bas de minuscules signes noirs, les lettres, les mots, les virgules, les points d’exclamation, et c’est grâce à eux qu’on dit que cette page est lisible. Cependant à une sorte d’inquiétude dans l’esprit, à ce haut-le-coeur très proche de la nausée, au flottement qui me fait hésiter à écrire... la réalité est-elle cette totalité de signes noirs ? Le blanc, ici, est un artifice qui remplace la translucidité du parchemin, l’ocre griffé des tablettes de glaise et cet ocre en relief, comme la translucidité et le blanc ont peut-être une réalité plus forte que les signes qui les défigurent. »

Je vous remercie de clore notre entretien en lui rendant la parole. En insistant sur la beauté de sa langue, sur le caractère majeur de l’œuvre : sa force poétique, sa forme.


Publié dans l'Orient Littéraire de Juin 2007.

Hanan El Cheikh : «Plus qu’un pays, j’habite avant tout une langue ».

Au sein de la littérature libanaise, Hanan el Cheikh fait figure de pionnière. « Histoire de Zahra » n’est pas son premier roman, mais il est celui qui la fait connaître, tant dans le monde arabe qu’à l’étranger. Ce roman frappe par sa liberté de ton, sa singularité, la façon dont il s’empare de questions douloureuses, à bras le corps. El Cheikh poursuivra avec opiniâtreté son itinéraire littéraire, nous offrant chemin faisant de superbes portraits de femmes arabes, confrontées à la duplicité des sociétés et des cultures à leur égard. Son oeuvre est largement traduite dans plusieurs langues et en Français par Actes Sud. Cet entretien est une belle occasion de ré - entendre une voix qui nous avait manqué ces dernières années.

Vous avez quitté le Liban depuis plus de trente ans, et néanmoins, quel que soit le sujet de vos livres, il me semble que le Liban y est toujours présent, sous des formes différentes. Comment vivez-vous ce rapport avec le Liban dans votre écriture ?

Depuis mon deuxième livre publié en 1975 (« Le Cheval du diable », non traduit en Français), le Liban n’a cessé d’être au coeur de mon travail. J’y abordais la vie de mes grands-parents, la question des traditions y compris les traditions religieuses. Il me semblait déjà que parler de moi et parler du Liban était une seule et même chose. Puis la guerre est arrivée et m’a inspiré « Histoire de Zahra ». Je me suis sentie d’emblée très fortement concernée par ce qui se passait et la fiction m’a donné les moyens d’en parler. Le niveau personnel rejoignait donc le niveau universel, tous deux étaient étroitement liés.
Puis la vie m’a emmenée vers l’Arabie Saoudite et j’y ai écrit « Femmes de sable et de myrrhe ». On aurait pu croire que je m’éloignais du Liban, mais ce n’était pas le cas, car à travers le personnage de Soha, je traitais de questions autour de l’identité et de la culture libanaises. Même le personnage de la mère de Tamr, une Turque déracinée alors qu’elle était très jeune pour être mariée à un saoudien, était une façon détournée de parler de ma propre mère.

Par la suite, j’ai souhaité me sortir le Liban de la tête, écrire sur autre chose, mais l’écriture m’y a ramenée à mon insu avec « Poste restante, Beyrouth ». J’étais, à cette époque, dans la peur de l’oubli. Je ne voulais pas que Beyrouth meure une deuxième fois, qu’elle soit chassée des mémoires. Et en même temps, je souhaitais corriger l’image qu’en donnaient les médias occidentaux, une image exclusivement centrée sur la violence et le terrorisme. C’est tout cela qui a produit ce texte profondément nostalgique, chargé d’émotions, de lamentations et ... de musiques. C’était un portrait de Beyrouth, le Beyrouth d’avant et le Beyrouth brisé par la guerre. Ce n’était donc pas Asmahan qui en était le personnage principal mais bien la ville elle-même.

Peut-on dire que l’écriture vous a permis de continuer à vivre au Liban bien que, géographiquement, vous en étiez très loin ?

Oui, c’est exactement ça. J’ai même parfois eu l’impression que j’y vivais davantage que ceux qui étaient restés. Je veux dire par là que ceux qui subissaient les difficultés et parfois les horreurs de la guerre, avaient besoin de fuir mentalement, de s’évader. Par ailleurs, qui se trouve dans une forêt n’en voit qu’une toute petite partie, tout au plus quelques arbres ; alors que celui qui se trouve à distance en a une vision plus complète.

Par l’écriture donc, je vivais le Liban. Je ne me souvenais pas, ce n’était pas dans le souvenir que le Liban était présent. Non, j’y vivais réellement. Peut-on dire pour autant que j’en ai donné une vision juste dans mes écrits ? Je ne sais pas. Mais ce travail était essentiel pour moi. Et il m’a permis de passer à autre chose, d’explorer d’autres univers.

Vous voulez sans doute parler des textes que vous avez écrits pour le théâtre, et qui ont été mis en scène à Londres ?

C’est en effet le moment où j’ai écrit deux textes pour la scène londonienne : « Un sombre thé d’après-midi » et « Un mari de papier » (non traduits en Français).

Dans le premier, deux femmes libanaises prennent ensemble le thé et échangent leurs souvenirs. Elles évoquent le destin brisé des familles libanaises, la dispersion de leurs membres, jetés sur les routes en raison de la guerre.
Le deuxième texte aborde la question de l’émigration. Tous ses personnages sont des émigrés qui tentent de se reconstruire une vie après la fracture de l’exil. En réalité, à partir de ce moment-là, l’émigration devient la question centrale de mon oeuvre et « Londres, mon amour » en est une belle illustration.

J’ai également écrit une longue nouvelle (120 pages) qui a été mal comprise et mal accueillie au Liban : « Deux femmes sur le rivage » (non traduit). Elle raconte vingt-quatre heures de la vie de deux femmes. Toutes deux sont Libanaises, toutes deux vivent à l’étranger et y ont réussi de brillantes carrières, toutes deux sont célibataires. Et bien que l’une soit chrétienne et l’autre musulmane, elles ont été confrontées dans leurs familles respectives à des problèmes analogues. Elles se rencontrent au Liban à la faveur d’un colloque et se découvrent une profonde proximité.

Ce texte a été perçu comme s’adressant à un public occidental, comme formaté pour lui plaire. Et j’en ai été blessée, car pour moi, ce texte était une belle réussite à la fois par sa construction et par son écriture.

Ce que vous relatez là me permet justement d’aborder une question qui me paraît importante et qui est la question du lecteur. Vous vivez depuis longtemps à l’étranger, vos textes sont traduits en anglais et dans nombre d’autres langues, vous avez donc aujourd’hui un double public : le public libanais et arabe d’une part, le public anglais et occidental de l’autre. Pour qui écrivez-vous ? Y a t-il des textes qui s’adressent davantage à l’un des deux publics ? Pouvez-vous écrire pour les deux simultanément ?

Fort heureusement, j’écris aussi pour le théâtre. Je veux dire par là que mes pièces de théâtre ont été écrites pour un public occidental en priorité. Plus généralement, mes essais et mes pièces de théâtre sont des travaux de commande et ils s’adressent donc au public anglais et occidental. Sans doute aussi aux Arabes vivant à l’étranger. Récemment par exemple, Eve Ensler (qui s’est fait connaître par « Les monologues du vagin ») m’a commandé un monologue pour la Journée de la Femme.

Néanmoins, commande ou pas, j’écris en arabe et je m’adresse donc forcément aux Arabes. À travers la langue, je maintiens un lien qui me rattache puissamment et indéfectiblement au monde arabe. Au point qu’il me parait juste de dire que, plus qu’un pays, j’habite avant tout une langue.

Pourtant, bien que j’écrive en arabe, des critiques ont estimé que mes livres ont un apport qui enrichit la littérature anglaise et y ajoute une saveur particulière. Au même titre que les écrits d’auteurs d’origine étrangère tels que Hanif Kureishi, Monica Ali ou Kazuo Ishiguro.

Cela dit, force est de constater que certains livres ont davantage de succès auprès d’une partie de mon public qu’auprès de l’autre. « Londres, mon amour » a beaucoup plu aux lecteurs anglais, alors que le livre sur ma mère (« C’est une longue histoire », non traduit) a eu un grand retentissement auprès du public libanais et arabe.

Parlons en effet du magnifique livre que vous consacrez à votre mère et qui occupe, me semble t-il, une place à part dans votre oeuvre. Il se distingue clairement de vos autres livres et il constitue une rupture par rapport à ce qui était devenu votre thématique privilégiée, celle de l’émigration. Comment en êtes-vous venue à écrire ce texte à ce moment-là de votre parcours ?

Ma mère m’avait à plusieurs reprises demandé d’écrire son histoire. Plus elle prenait de l’âge plus elle était tourmentée par la culpabilité, celle de nous avoir abandonnées ma soeur et moi alors que nous avions respectivement dix et six ans. Elle avait besoin de s’expliquer et d’être pardonnée. A cette époque, je m’étais beaucoup rapprochée d’elle, et jamais je ne lui faisais sentir que je lui en voulais, que j’étais en colère ou amère. Néanmoins, je ne ressentais pas le besoin de l’entendre raconter son histoire. Il me semblait que je savais ce qu’il y avait à savoir là-dessus et que les histoires des autres m’intéressaient davantage. Elle, pourtant, reconnaissait des fragments de sa propre vie dans plusieurs de mes livres, des aspects de son propre caractère sous les traits de mes personnages. Et elle estimait que je ne lui rendais pas justice, que j’utilisais son histoire sans lui donner la possibilité de dire son point de vue.

Ma mère était analphabète mais elle connaissait tous mes livres en détail. Elle avait demandé qu’on lui en fasse lecture.

Et puis un jour, de guerre lasse, elle m’a menacée de charger quelqu’un d’autre, que j’estimais sans talent aucun, d’écrire son histoire. Je me suis alors décidée.

Et comment s’est déroulé le processus d’écriture ? Le texte est si riche de détails, si précis. J’imagine que vous avez enregistré des heures entières d’entretiens...

Nous avions en effet de longs entretiens. Je l’écoutais attentivement, prenais quelques notes, mais je n’enregistrais rien. Il lui arrivait de se souvenir de nouveaux éléments et de me téléphoner en pleine nuit pour me les raconter. Il lui arrivait aussi de regretter de m’avoir dit certaines choses, celles par exemple qui dépeignaient avec une certaine crudité la pauvreté dans laquelle elle avait grandi. Pour la rassurer, j’ai rédigé ces chapitres-là très rapidement et je lui en ai fait la lecture au téléphone. Elle les a trouvés très beaux et elle a accepté qu’ils soient publiés.

Dans ce projet qui était le sien, elle était portée par la volonté de transmettre un message essentiel à ses yeux : l’absolue nécessité de l’éducation des filles.

Mais ce qui a été pour moi tout à fait incroyable dans cette aventure, c’était de découvrir que ma mère était, à proprement parler, un écrivain. La façon dont elle s’exprimait était surprenante, avec un sens aigu de la formule, un souci permanent du détail juste, une mémoire des sensations tout à fait remarquable et qui donnait de la chair à son récit. Ma mère était écrivain, mais elle était analphabète. Il lui fallait donc que quelqu’un prenne la plume pour elle et c’est ce que j’ai fait.

Puis ma mère est tombée malade alors que j’avais commencé à rédiger le livre. Je ne pouvais plus continuer et j’ai interrompu l’écriture pendant un très long moment. Je n’y suis revenue que deux ans après son décès.

Pourquoi ce texte n’a t-il pas encore été traduit ? Y a t-il des raisons particulières à cela ?

Oui en effet. Mon éditeur anglais voulait que je le ré - écrive. Il était surpris par ce texte duquel, disait-il j’étais absente. On n’y entendait pas ma voix. L’unique point de vue était celui de ma mère. Or, pensait-il, il fallait que je m’introduise dans le texte, et que j’y dise ma blessure, ma colère, l’amertume que je ne pouvais manquer d’éprouver et que j’avais, de son point de vue, censurées.

J’ai longuement réfléchi et j’ai même fait quelques tentatives pour aller dans son sens. Mais j’ai fini par m’apercevoir que ce texte était comme il devait être : une histoire qui appartenait à ma mère et qui était racontée comme elle l’aurait fait elle-même si elle avait pu écrire. Ce texte devait faire entendre sa voix, car c’est exactement cela qu’elle voulait. Le bateau, c’était elle, je n’étais moi-même que le vent.

J’ai donc simplement accepté de rédiger une introduction expliquant la genèse de ce livre, et un épilogue. Il va donc paraître bientôt en anglais et je pense que la traduction française suivra. Avec ce livre, on a un bon exemple des différences de perception entre le public occidental et arabe. Ce livre qui a profondément bouleversé les lecteurs arabes par la force du témoignage de ma mère a été reçu avec perplexité par mon éditeur qui s’intéressait en priorité à ce que pouvait être mon ressentiment à l’égard de ma mère, à la crise de notre relation dont il souhaitait que je fasse le thème central du livre.

On imagine sans peine que ce long processus a été difficile à vivre pour vous.

Disons que j’ai connu des moments de déprime. J’ai eu entre les mains des lettres qui avaient été écrites à ma mère, des journaux intimes rédigés par des personnes de son entourage, ceux de son amant par exemple. Certains passages me concernaient, directement ou en creux. Tout cela n’était pas toujours simple à vivre.

Et puis la vie de ma mère, c’est aussi une tranche de la vie d’un Liban aujourd’hui disparu à jamais, fracassé, en lambeaux.

Mais avec ce livre, je crois que j’ai définitivement tourné une page...

...pour revenir sans doute vers les questions liés à l’émigration que vous n’avez pas fini d’explorer. Et je me demandais finalement en repensant à vos différents personnages si l’émigration était pour vous une tragédie ou une occasion de liberté et d’épanouissement.

Je pense que l’émigration est, dans la majorité des cas, une tragédie. Et elle va le devenir de plus en plus. Car dans la plupart des pays du tiers monde, les rangs des candidats à l’émigration ne cessent de grossir et ce, en grande partie, en raison de l’échec des régimes en place. L’image qui me vient est celle d’un navire dans lequel s’entassent ces fugitifs, forcés au départ par les politiques qui les gouvernent. Une fois en pleine mer, les portes du navire s’ouvrent : certains parviennent à rejoindre la terre ferme, mais beaucoup se noient. L’émigration est un miroir aux alouettes, et une fois partis, beaucoup d’émigrés se retrouvent piégés dans des conditions de vie épouvantables ; ils sont comme en détention. Il y a certes quelques réussites, mais il y a surtout beaucoup d’échecs. Je n’ai pas fini d’écrire là-dessus.

Quels sont vos projets d’écriture actuels ?

J’ai deux chantiers en cours, dont l’un est un roman que je ne souhaite pas dévoiler pour le moment et l’autre, une pièce de théâtre. Elle a pour thème une palestinienne dont la maison a été coupée en deux par le mur. Je l’écris sous la forme d’une comédie, mais il s’agit bien sûr de dénoncer la tragédie du peuple palestinien. Je voudrais qu’elle soit jouée à Londres mais aussi partout en Europe et dans le monde. Il y a trop de silence autour du drame palestinien.

Pour élargir un peu la perspective, j’avais envie de vous demander de quel courant littéraire, de quels écrivains, arabes ou non arabes vous vous sentez proche. Et quelles sont les influences littéraires qui ont compté pour vous ?

Je lis énormément, en littérature arabe et occidentale. Et j’ai envie de saluer la vitalité de la littérature égyptienne contemporaine, qui compte dans ses rangs quelques écrivains reconnus en occident tels que Tayyeb Saleh, Gamal Ghitany ou Alaa el Aswany, et d’autres moins connus tels que Mohammad el Busati, Baha’ Taher, Salwa Bakr ou Latifa el Zayyat. Mon sentiment est que la littérature égyptienne a une diversité et une largeur de champ plus importante que la littérature libanaise qui doit encore s’affirmer, s’approfondir et gagner en maturité.

Mais je me sens également très proche d’une certaine littérature anglaise qui est souvent le fait d’écrivains d’origine étrangère, parmi lesquels j’ai envie de citer Salman Rushdie, J.M. Coetzee, ou un écrivain saoudien que je viens de découvrir, Youssef Al Mohaimeed.

Entretien réalisé et traduit par Georgia Makhlouf.

Publié dans l'Orient Littéraire d'Avril 2008.

Amin Maalouf : La culture comme réponse aux dérèglements du monde.

Après « Les identités meurtrières » qui avait connu un immense retentissement auprès de la critique et du public, Amin Maalouf publie un nouvel essai qui se propose de penser les dérèglements du monde, d’en analyser les causes profondes et de dessiner les voies d’une possible renaissance. On l’attendait depuis longtemps. Et à le lire, avec la même fièvre avec laquelle on dévore ses romans, on mesure combien nous avait manqué cette voix, sa capacité à bousculer les habitudes de pensée, sa clairvoyance, sa passion mais aussi sa colère. La colère des Justes.

Je souhaitais pour commencer, vous interroger sur le choix de votre titre. Parler de dérèglement pourrait laisser penser qu’il fut un temps heureux où le monde était bien réglé. Or ce n’est pas, à l’évidence, ce que vous pensez. Pourquoi donc parlez-vous de dérèglement ?

Il y a bien aujourd’hui des dérèglements majeurs, ce qui ne signifie pas qu’il y a 20 ou 50 ans, tout allait pour le mieux. Prenons des exemples qui illustrent bien ma thèse principale. Si l’on pense à l’économie, on voit bien que quelque chose dérape complètement, qu’un système arrive à ses limites. Des institutions bancaires importantes que tout le monde croyait à l’abri sont prises dans la tempête. L’autre exemple évident est la question climatique où les dérèglements sont porteurs de conséquences graves pour la planète. Regardons aussi les rapports entre les groupes, entre les communautés dans le monde ; ils ont atteint un niveau de violence inégalé, comme c’est le cas en Irak entre sunnites et chiites. Les attentats suicides dont de nombreux pays sont le théâtre, enfin, sont aussi des symptômes de ce dérèglement que je tente d’analyser.

Ce livre qui vient de paraître, il me semble que vous le portez en vous depuis longtemps. J’en veux pour preuve une phrase que j’ai relevée dans le long entretien biographique qui est sur votre site personnel et qui a été mené en 2001. « Dans tout ce que j’écris, j’ai l’impression de mener un combat, depuis toujours le même. Contre la discrimination, l’exclusion, l’obscurantisme, les identités étroites, contre la prétendue guerre des civilisations et aussi contre les perversités du monde moderne, contre les manipulations génétiques hasardeuses. Patiemment, je m’efforce de bâtir des passerelles, je m’attaque aux mythes et aux habitudes de pensée qui alimentent la haine. C’est le projet de toute une vie, qui se poursuit de livre en livre, et se poursuivra tant que je pourrai écrire ».

En effet, cette phrase est révélatrice de mon projet. J’ai écrit des romans et des livrets d’opéra dans lesquels mes convictions, si elles restent présentes, sont implicites et s’effacent derrière mes personnages. Mais Les identités meurtrières et Le dérèglement du monde correspondent à des moments de réflexion, des moments où je m’arrête et je dis : voilà ce que je crois, voilà pourquoi j’écris, voilà à quel monde j’aspire. J’explicite les idées qui sont les miennes depuis toujours et je les confronte aux réalités d’aujourd’hui.

Il y a donc pour vous deux mouvements d’écriture très différents, deux façons de mener un projet d’écriture vers son aboutissement ?

Oui en effet. Même si beaucoup de choses sont véhiculées à travers mes textes d’imagination, un romancier doit résister à la tentation d’utiliser ses personnages comme porte - paroles pour faire passer ses idées. Je dirais que c’est une attitude de sagesse de la part du romancier, que de s’effacer pour laisser les personnages vivre leur vie.

Mais à certains moments, j’ai besoin d’expliciter, de dire les choses avec clarté et précision. Mes essais nécessitent un immense travail. Chaque phrase est le fruit de nombreuses réflexions et de multiples lectures. Pour ce dernier livre, ce sont pas moins de cinq à six cents ouvrages que j’ai lus. Ils couvrent toutes sortes de domaines, l’économie, le climat, l’histoire, la place de la culture dans le monde etc. Ce travail exige un temps d’isolement très long et un lent mûrissement. C’est pourquoi je ne serais pas capable de faire un livre tel que celui-là tous les 2/3 ans.

L’expression qui décrirait bien mon état d’esprit lorsque je prépare un essai est :l’attention au monde. Elle m’est indispensable pour mener ce travail.

Écrire un essai me redonne ma liberté de romancier. Lorsque je l’ai achevé, je n’ai plus la tentation de dire des choses, de véhiculer mes idées et je peux alors rentrer à nouveau dans un univers romanesque.

Le Liban n’est pas au centre de votre livre. Mais j’y ai relevé une affirmation « politiquement incorrecte » et que vous assumez comme telle. Vous dites en effet que la période du mandat français ainsi que la dernière phase de la présence ottomane ont été bien moins néfastes que les divers régimes qui s’y sont succédé depuis l’indépendance. Voulez-vous revenir là-dessus ?

J’ai toujours eu une grande ambition pour le Liban et ma critique est à la mesure de cette ambition. Pour ce qui est des 80 ans qui s’écoulent entre la mutassarifiyya ottomane et l’indépendance, je dirais qu’ils constituent une période intéressante où des choses ont été mises en place. Il y eut certes des mutassarifs de qualité et d’autres qui étaient corrompus mais ces années étaient comme un prélude à ce qui aurait dû devenir une période de consolidation et d’avancement. Pourtant si je fais le bilan de ce que nous avons réalisé depuis 1943, force est de constater que nous n’avons pas tenu nos promesses. Pour deux raisons essentiellement. La première, interne, a trait au confessionnalisme qui nous a empêchés de bâtir une vraie nation ; la seconde, externe, est en lien avec la situation régionale. L’environnement régional qui a prévalu très vite après l’indépendance a brouillé les cartes et n’a pas permis au Liban de réaliser ses ambitions. Je suis convaincu que le Liban devait être l’exemple de la co-existence dans la région et dans le monde. Il aurait dû se développer et progresser économiquement, intellectuellement et moralement autant que des pays tels que la Grèce, l’Espagne ou le Portugal.

Le confessionnalisme a des racines qui plongent certes dans l’époque ottomane et dans celle du mandat, aucun de ces deux régimes n’est innocent. Mais nous sommes devenus indépendants depuis 65 ans et nous aurions dû dépasser cette question. Les grandes figures de l’indépendance libanaise étaient convaincues de la nécessité de dépasser le confessionnalisme, ce système pernicieux où les individus n’ont pas de rapport direct avec le pays et l’état, où tout rapport se fait via les communautés. Ce système se nourrit de lui-même, si bien que la place des communautés est aujourd’hui encore plus importante qu’au moment de l’indépendance.

Parlons de l’Irak, qui occupe une place centrale dans votre livre.

L’Irak est en effet au coeur de mon livre à la fois pour des raisons personnelles et parce que ce qui s’y passe est révélateur des maux de notre époque.

Sur le plan personnel, observer ce pays doté d’une grande richesse économique et humaine, potentiellement porteur d’immenses atouts pour le progrès de toute la région, l’observer sombrer dans une tyrannie sanguinaire puis, par la faute d’une administration américaine irresponsable et criminelle, dans le chaos communautaire, a été source d’une grande souffrance. J’ai été profondément choqué d’assister à la destruction délibérée et totalement injustifiable de ce pays. J’ai donc passé beaucoup de temps à lire et à analyser ce qui s’y passait et tout cela m’a conforté dans ma conviction que les événements qui se déroulent en Irak sont révélateurs des maux de notre époque : la si difficile co-existence entre communautés ; les dysfonctionnements stratégiques dans le rapport entre les nations ; la responsabilité américaine dans les dérèglements du monde ; la crise profonde du monde arabo-musulman ; l’incapacité de l’occident à gérer le monde d’aujourd’hui, tout cela est lisible dans la tragédie irakienne.

Sur le rôle de l’occident, vous écrivez en effet que son drame est qu’il a constamment été partagé entre son désir de civiliser le monde et sa volonté de le dominer.

Ce sont là deux exigences inconciliables. Autrefois, on disait que l’on voulait « civiliser » les peuples, aujourd’hui on dit que l’on veut leur « apporter la démocratie et les droits de l’homme ». Ces discours sont évidemment faux. L’occident n’a jamais eu comme priorité la promotion de la démocratie, que ce soit en Amérique latine, dans le monde arabe ou en Asie. L’occident est préoccupé par la protection de ses intérêts. On a donc un discours qui se réfère aux droits de l’homme et sur le terrain, un comportement qui est exactement à l’inverse de ces valeurs. Il suffit d’observer ce qui s’est produit en Iran, en Irak ou en Indonésie ces cinquante dernières années pour s’en convaincre. L’occident a donc perdu sa crédibilité en raison de son infidélité à ses propres valeurs.

Vous êtes critique de l’occident, mais vous n’exonérez pas les peuples et leur leadership de leurs responsabilités. Parlant de Nasser, vous analysez les multiples causes de son échec, mais vous dites également qu’il était « sans grande culture historique ou morale ». Pensez-vous que cela ait pesé ?

Il n’y avait chez Nasser aucun souci réel de démocratie. Nasser avait du charisme et il jouissait d’un soutien massif et enthousiaste, à la fois en Egypte et dans le reste du monde arabe. Il aurait donc eu les moyens de mettre en place un système démocratique et d’emmener l’Egypte sur la voie d’un progrès certain. Il a préféré s’appuyer sur les « moukhabarat » pour tout contrôler. Il avait la culture du pouvoir et du contrôle par l’armée et non la culture des droits de l’homme. À l’inverse de Mandela qui a su ancrer son exercice du pouvoir dans le respect des personnes et des droits, y compris de ceux qui l’avaient si violemment combattu.

Vous avez également des paroles très justes et très dures et pour parler de la « double haine » des Arabes, haine du monde et haine de soi-même, qui explique largement les comportements suicidaires qui caractérisent notre début de siècle.

Les Arabes ont en effet le sentiment que tout ce qui constitue leur identité est détesté et méprisé par le reste du monde et, ce qui est encore plus grave, quelque chose en eux leur dit que cette détestation et ce mépris ne sont pas complètement injustifiés. Nous avons intériorisé l’idée que nous n’avons pas d’avenir, que notre civilisation est dépassée.

Quel est le remède à cet état de choses destructeur ? Je ne sais pas, mais je fais le pari que si l’on remettait la langue et la culture à l’honneur, on commencerait à avancer sur cette question. Je ne veux pas parler d’une vague nostalgie à l’égard de notre passé et de références floues à notre histoire. Je veux parler de développer l’enseignement de la langue, de la littérature et de l’histoire, je veux parler d’encourager les productions dans les domaines scientifiques, intellectuels et artistiques, je veux parler de ré -interroger notre culture et de se demander comment elle fait sens dans le monde d’aujourd’hui. Il faut rendre notre culture à nouveau vivante et cela seul permettra de modifier en profondeur notre rapport à notre passé et à notre identité.

Vous vous référez en effet à maintes reprises au rôle central que devra jouer la culture dans la résolution des dérèglements du monde. Vous accordez même une place particulière à la littérature qui serait l’instrument par excellence d’une connaissance intime et profonde de l’Autre. Croyez-vous vraiment que la littérature puisse jouer ce rôle de rapprochement entre les peuples ?

Si nous tenons à préserver la paix civile dans nos pays, dans nos villes, dans nos quartiers comme sur l’ensemble de la planète, si nous souhaitons que la diversité humaine se traduise par une coexistence harmonieuse plutôt que par des tensions génératrices de violence, nous devons apprendre à connaître les autres avec subtilité, et ne plus nous contenter des deux ou trois stéréotypes et préjugés qui nous tiennent lieu de connaissance. Je suis persuadé que la littérature est un formidable vecteur de connaissance ; lire un roman indonésien par exemple me permet réellement de mieux comprendre ce pays. Mais je ne parle pas de la seule littérature contemporaine. Il y a aussi dans chaque culture des textes littéraires classiques, des épopées anciennes. Le cinéma, la musique sont aussi des vecteurs de connaissance. On ne peut plus vivre à côté les uns des autres et se contenter de connaissances aussi superficielles et grossières. J’ai envie de dire que le mot d’ordre d’un monde qui se veut plus humain, moins violent, plus respectueux des différences serait : « connaissez-vous les uns les autres ».

Vous soulignez d’ailleurs que même en Europe, on assiste à une lente dégradation de la coexistence, et ce dans des pays qui avaient adopté des politiques d’intégration très différentes. Comment en est-on arrivé là ?

L’atmosphère intellectuelle a changé dans le monde et les clivages partout deviennent identitaires. La mondialisation exerce une pression accrue sur toutes les identités et chacun a peur de disparaître, peur de perdre quelque chose de soi. On assiste donc à un raidissement généralisé, consécutif au sentiment d’être bafoué dans son identité.

Et par ailleurs, gérer la diversité n’est pas une chose facile. On le voit bien au Liban. Nous avons tant de conflits, mais nous avons fort heureusement une tradition de la réconciliation. Nous savons rétablir les ponts parce que, après des siècles de coexistence, nous avons cette connaissance de l’autre, subtile et forte. Mais cette connaissance n’existe pas dans les autres pays. On a donc besoin, pour gérer la diversité, de remettre la culture au centre.

Nous avons à choisir entre deux visions de l’avenir. Celle d’une humanité partagée en tribus planétaires qui se combattent et néanmoins se nourrissent de la même bouillie culturelle indifférenciée. Ou celle d’une humanité consciente de son destin commun, rassemblée autour des mêmes valeurs essentielles, mais continuant à développer les expressions culturelles les plus diverses, à favoriser l’épanouissement de toutes les langues.

Le constat que vous dressez dans votre livre est alarmant. Pensez-vous que le désastre soit inéluctable ? Ou peut-on encore espérer ?

Lorsque j’analyse l’évolution probable du monde avec lucidité, il me semble qu’un cataclysme est quasiment inéluctable. Mais lorsque j’analyse avec le coeur, je trouve des raisons d’espérer.


Publié dans l'Orient Littéraire de Mars 2009.

dimanche 19 juillet 2009

Faire-Part de naissance

Voilà, en trois clics et par une soirée tranquille de juillet- dans le Paris de Juillet, qui se vide petit à petit de ses habitants et qui s'enfonce doucement dans la torpeur - ce blog est né. Souhaitons lui longue vie et surtout bon vent.